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 Le Maître de  NAKAJIMA ATSUSHI (1909-1942)

En ce temps-là vivait dans la cité de Hantan, capitale de l’antique Etat chinois de Chao, un homme nommé Chi-Ch’ang, qui aspirait à être le plus grand archer du monde. Après de nombreuses recherches, il acquit la conviction que le meilleur maître du pays était un certain Wei-Fei, son adresse était si grande qu’il était réputé capable de tirer tout un carquois de flèches dans une seule feuille de saule, à cent pas. Chi-Ch’ang se rendit donc dans la lointaine province où vivait Wei-Fei et devint son élève. Wei-Fei lui ordonna d’abord d’apprendre à ne pas ciller. Chi-Ch’ang revint chez lui et s’allongea sur le dos, sous le métier à tisser de sa femme. Son intention était de garder les yeux fixés sur la pédale du métier à tisser sans les fermer lorsque celle-ci montait et descendait devant son visage. Il s’y exerça jour après jour et, au bout de deux ans, il fut capable de ne pas ciller même lorsque la pédale lui arrachait un cil. Arrivé à ce point, il sut que rien désormais ne pourrait le faire ciller, que ce fût un coup sur ses paupières, une étincelle jaillie du feu ou un nuage de poussière s’élevant à l’improviste devant ses yeux. Il avait à ce point entraîné les muscles de ses paupières à l’inactivité que même dans son sommeil il gardait les yeux ouverts. Un jour qu’il était assis et regardait fixement devant lui, une petite araignée tissa sa toile entre ses cils. Il sut alors qu’il pouvait retourner chez son maître. - Ce n’est là qu’une première étape, lui dit Wei-Fei. A présent, tu dois apprendre à regarder. Exerce-toi à regarder les choses et reviens me voir lorsque ce qui est minuscule te semblera évident et lorsque ce qui est petit te semblera énorme. Chi-Ch’ang retourna chez lui. Dans son jardin, il chercha un insecte à peine visible à l’œil nu, le posa sur un brin d’herbe et accrocha celui-ci à la fenêtre de sa chambre. Puis il alla s’asseoir à l’autre bout de la pièce et, jour après jour s’exerça à regarder. Au bout de dix jours, l’insecte commença à lui paraître légerment plus gros. A la fin du troisième mois il lui sembla être de la taille d’un ver à soie et Chi-Ch’ang pouvait distinguer nettement les détails de son corps. Les saisons passèrent sans qu’il s’en avisât : plus rien n’existait pour lui que l’insecte sur son brin d’herbe. Chaque fois que la bestiole disparaissait ou mourait, la servante la remplaçait par une autre tout aussi minuscule, mais aux yeux de Chi-Ch’ang ils paraissaient de plus en plus grands. Pendant trois ans, il ne quitta guère sa chambre. Puis, un jour, l’insecte lui parut être aussi gros qu’un cheval. Alors il se précipita hors de la maison et regarda autour de lui. Les chevaux lui semblèrent gros comme des montagnes, les cochons comme les collines et les poulets ressemblaient à des tours de château. Plein de joie, Chi-Ch’ang rentra chez lui, décrocha son arc et tira une flèche sur l’insecte qu’il tua sans même effleurer le brin d’herbe. Sans plus attendre il retourna chez Wei-Fei. Cette fois, son maître impressionné lui dit : - Tu as réussi Il y avait cinq ans à cette époque que Chi-Ch’ang avait entrepris de s’initier aux mystères du tir à l’arc et il sentit que son rigoureux entraînement avait porté ses fruits. Aucun exploit ne lui semblait désormais hors de sa portée et, pour s’en assurer, il décida de se soumettre à une série d’épreuves. Il commença par toucher à cent pas, comme Wei-Fei l’avait fait, une feuille de saule. Quelques jours plus tard, il recommença en utilisant son arc le plus lourd et en posant en équilibre sur son coude droit une tasse pleine d’eau : pas une seule goutte ne se répandit. La semaine suivante, il prit cent flèches et les tira rapidement, l’une après l’autre, sur une cible éloignée. La première toucha la cible, au centre ; la seconde se ficha dans l’entaille de la première, la troisième dans l’entaille de la seconde et ainsi de suite, de telle sorte que finalement les cent flèches fichées les unes dans les autres constituèrent un long trait allant du centre de la cible à l’arc de Chi-Ch’ang.Wei-Fei, qui avait assisté à cet exploit, ne put s’empêcher d’y applaudir. Chi-Ch’ang n’avait plus rien à apprendre de son maître. Pourtant, au parfait accomplissement de son ambition, il restait un obstacle : Wei-Fei lui-même. Chi-Ch’ang s’avisa avec amertume que, tant que le maître vivrait, lui, Chi-Ch’ang, ne pourrait pas se prétendre le plus grand archer du monde. Il était à présent l’égal de son maître, mais non son supérieur, et cette pensée lui pesait. Un jour qu’il marchait dans la campagne, Chi-Ch’ang vit Wei-Fei au loin. Sans hésiter, il prit son arc et visa. Mais son vieux maître avait deviné sa pensée et au même instant il banda son arc lui aussi. Les deux flèches partirent en même temps, se rencontrèrent à mi-course et tombèrent sur le sol. Chi-Ch’ang tira aussitôt une autre flèche, mais Wei-Fei fit de même, avec le même résultat. Cet étrange duel se poursuivit jusqu’à que le carquois du maître fut vide, alors qu’il restait encore une flèche dans celui de Chi-Ch’ang. « Cette fois j’ai gagné ! » murmura celui-ci. Mais Wei-Fei arracha promptement une petite branche d’un buisson épineux qui se trouvait à côté de lui et s’en servit comme d’une flèche.Les deux traits une fois de plus, se rencontrèrent à mi-course Comprenant que son méchant dessein avait été déjoué, Chi Ch’ang se sentit envahi par le remords. De son côté, Wei-Fei fut tellement satisfait d’avoir aussi brillamment manifesté qu’il n’éprouva aucune colère à l’endroit de celui qui avait voulu le tuer, et les deux hommes se jetèrent dans les bras l’un de l’autre en pleurant. Pourtant, tout en embrassant son élève, Wei-Fei se disait que sa vie était désormais menacée, et que le seul moyen d’écarter cette menace constante était de détourner l’esprit de Chi-Ch’ang vers un autre objet. -mon ami, lui dit-il, je t’ai transmis à présent tout mon savoir. Si tu veux aller plus loin encore, il te faut franchir le col de Ta-Hsing et monter au sommet de la montagne Ho. Tu trouveras là le vieux maître Kan-Ying, qui n’a jamais eu et n’aura jamais d’égal en notre art. Comparée à sa maîtrise, notre adresse est celle d’un enfant. Lui seul peut encore t’apprendre quelque chose. Chi-Ch’ang partit immédiatement vers l’ouest. Après un mois d’un voyage pénible, parmi les précipices et les pentes escarpées, il atteignit le sommet de la montagne Ho et la grotte où Kan-Ying avait élu demeure. Celui-ci était un vieil homme, dont les yeux avaient la douceur de ceux d’un mouton. Son dos était courbé et ses cheveux blancs descendaient jusqu’au sol. Pensant qu’un si vieil homme devait être sourd, Chi-Ch’ang lui cria : - je suis venu pour m’assurer si je suis un aussi grand archer que je le crois. Sans attendre la réponse de Kan-Ying, il banda son arc de peuplier, visa une bande d’oiseaux migrateurs qui volaient très haut dans le ciel, tira, et en abattit cinq d’un seul coup. Le vieil homme sourit avec indulgence - ce que tu fais là est très simple : qu’y a –t-il d’admirable dans le fait de tirer avec un arc et une flèche ? viens avec moi. Je t’enseignerai à tirer sans l’un et sans l’autre. Vexé de n’avoir pas impressionné le vieil ermite, Chi-Ch’ang le suivit en silence jusqu’au bord d’un précipice, plus profond et plus large qu’il n’en avait jamais vu. En plongeant son regard dans l’abîme, il fut saisi de vertige, tandis que le maître Kan-Ying s’avançait tranquillement sur une étroite saillie qui surplombait le vide. Se retournant, le vieillard dit à Chi-Ch’ang : - Maintenant, montre moi ta véritable adresse. Viens à mon côté et laisse moi juger ton savoir-faire. Chi-Ch’ang était trop orgueilleux pour ne pas relever ce défi. Sans hésiter, il s’avança sur la saillie, mais à peine y avait-il mis le pied qu’il eut l’impression que le sol se dérobait sous lui. Dominant son effroi, il banda son arc d’une main tremblante. A cet instant, un caillou se détacha et tomba dans l’abîme. Chi-Ch’ang le suivit des yeux et sentit qu’il allait tomber à son tour. Les jambes molles, couvert de sueur, il s’applatit au sol et s’agrippa des deux mains aux rochers. Le vieil homme en riant lui tendit la main, l’aida à se relever et lui dit : - à présent, permets moi de te montrer ce qu’est vraiment l’art de l’archer. - Mais tu as les mains vides ! dit Chi-Ch’ang d’une voix blanche. Où est ton arc ? - Mon arc ? Aussi longtemps que l’on a besoin d’un arc et d’une flèche, on ne sait rien de cet art. Le véritable archer n’a besoin ni d’arc ni de flèche. Au dessus de leur tête un vautour tournoyait dans le ciel. L’ermite leva les yeux vers le ciel et Chi-Ch’ang suivit son regard. L’oiseau volait si haut qu’à ses yeux pourtant exercés il ne paraissait pas plus gros qu’un grain de mil. Kan-Ying ajusta une flèche invisible à un arc immatériel et tendit la corde au maximum, Chi-Ch’ang crut entendre le sifflement d’un trait- et, l’instant d’après, vit le vautour tomber comme une pierre. Stupéfait, Chi-Ch’ang comprit qu’il avait été témoin de la suprême manifestation d’un art où il avait si passionnément voulu briller. Il passa neuf années dans la montagne avec le vieil ermite. A quelles disciplines il se soumit pendant ces années, nul ne le sut jamais. Lorsque, la dixième année, il redescendit de la montagne et revint chez lui, tous furent étonnés du changement qui s’était effectué en lui. Il n’avait plus l’air arrogant et résolu, qu’on lui avait connu, mais le visage de bois, inexpressif, d’un niais. Son vieux maître Wei-Fei, qui était venu le voir, lui dit au premier regard : - A présent, je le vois, tu es vraiment devenu un expert, dont je suis désormais indigne de toucher les pieds ! Les habitants de Hantan, qui avaient accueilli Chi-Ch’ang comme le plus grand archer du pays, attendaient impatiemment qu’il les fît témoin de ses exploits, mais Chi-Ch’ang ne faisait rien pour combler leur attente. Pas une seule fois il ne toucha un arc ou une flèche. Il n’avait même pas rapporté avec lui le grand arc de peuplier qu’il avait emporté neuf ans plus tôt, et, quand quelqu’un lui demandait de s’expliquer, il répondait d’une voix languissante : - Le stade ultime de l’activité est l’inactivité ; le stade ultime de la parole est le silence, le stade ultime du tir à l’arc, c’est de ne pas tirer Les citoyens les plus subtils de Hantan comprenaient tout de suite ce qu’il voulait dire, et ils restaient bouche bée devant ce maître archer qui refusait de toucher à un arc. Toutes sortes de rumeurs et d’histoires se mirent à circuler à son sujet. On disait qu’après minuit on entendait sur le toit de sa maison, le bruit d’une corde d’arc qui se détendait en sifflant, et que c’était le fait du dieu des archers, qui, le jour habitait l’âme du maître et, la nuit, s’en échappait pour le protéger contre les mauvais esprit. Un marchand du voisinage raconta qu’une nuit il avait de ses yeux vus Chi-Ch’ang chevauchant un nuage, l’arc à la main, et se mesurant avec Hou-i et Yang-Yu-Chi, les célèbres archers des temps légendaires. Selon ce marchand, les flèches qu’il tirait disparaissaient entre Orion et Sirius, traçant dans le ciel noir des traits d’un bleu éclatant. Un voleur avoua aussi qu’une nuit où il avait voulu pénétrer dans la maison de Chi-Ch’ang en escaladant la façade, un souffle d’air d’une étonnante violence l’avait frappé au visage et jeté au sol. A dater de ce jour, tous ceux qui nourrissaient de mauvais desseins évitèrent de s’approcher de la maison de Chi Ch’ang, et l’on disait même que les oiseaux migrateurs ne survolaient jamais son toit. Pendant ce temps Chi Ch’ang vieillissait doucement. De plus en plus, il semblait avoir atteint à cet état où l’esprit et le corps ne se soucient plus des choses extérieures, mais se contentent d’exister par eux-mêmes, dans une sereine simplicité. Son visage avait perdu toute expression ; aucune force extérieure ne pouvait plus troubler sa parfaite impassibilité. Il était rare qu’il parlât, et on n’eût pu dire s’il respirait encore ou non. Ses membres paraissaient souvent raides et sans vie comme les branches d’un arbre mort. Il était si bien accordé aux lois secrètes de l’univers, si éloigné des incertitudes et des contradictions des choses apparentes qu’au soir de sa vie il ne faisait plus aucune différence entre « je » et « il » entre « ceci » et « cela ». Le kaléidoscope des impressions sensorielles ne le concernait plus ; pour lui son œil aurait pu bien être une oreille, son oreille un nez, son nez une bouche. Quarante années après son retour de la montagne, Chi-Ch’ang quitta paisiblement ce monde comme une fumée se dissipe dans le ciel. Au cours de ces quarante années, il n’avait pas fait une seule fois allusion à l’arc du tir à l’arc,moins encore touché un arc et une flèche. On raconte qu’un jour, durant la dernière année de sa vie, comme il rendait visite à un ami, il vit sur une table un objet à l’aspect vaguement familier mais dont il ne put se rappeler ni le nom ni l’usage. -Dis moi, je te prie : cet objet sur la table quel est son nom et à quoi sert-il ? Son hôte stupéfait, vit que Chi-Ch’ang ne plaisantait pas, et il lui répondit d’une voix tremblante : - o maître, il faut de toute évidence que tu sois le plus grand maître de tous les temps pour avoir oublié à la fois le nom et l’usage de l’arc que voici ! On dit aussi qu’à la suite de cet incident et pendant un certain temps les peintres de la cité de Hantan jetèrent leurs pinceaux, les musiciens brisèrent les cordes de leurs instruments, et les charpentiers eurent honte d’être vus avec leurs outils. Et il en fût ainsi pendant plusieurs années dans la ville de Hantan. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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